La paresse
Le péché capital de paresse - l'acédie
LA PARESSE OU ACÉDIE
Le dernier des péchés capitaux de la liste du Catéchisme de l’Église catholique porte un double nom, l’un familier, hélas, et l’autre mystérieux, au point même qu’il a presque disparu des dictionnaires : c’est « la paresse ou acédie » (CEC 1866). Tel que formulé, on pourrait croire que paresse ou acédie sont synonymes ou même coïncident. Il s’agit en fait de choses assez différentes, même si certains aspects de l’une se retrouvent dans l’autre.
L’acédie, dont on recommence à parler grâce à la redécouverte des écrits des Pères de l’Église, et en particulier des Pères du désert, est un terme quelque peu désuet qui désigne une certaine aigreur au acidité du goût spirituel pouvant aller jusqu’au dégoût des réalités divines. On n’éprouve plus le désir de Dieu ni la joie qui en accompagne la recherche. La tristesse qui résulte de ce dégoût conduit à toute sorte de vices, faisant ainsi de l’acédie un péché capital. Cela n’a à peu près rien à voir avec la paresse qui, aux temps modernes, a remplacé l’acédie dans la vieille liste des péchés capitaux comme on peut le constater, par exemple, aussi bien dans le petit que dans le grand Catéchisme de saint Pie X. Cette permutation révèle une chute du plan théologal, où la vie se situait volontiers dans l’Antiquité et au Moyen Âge, au plan moral.
La nouvelle importance du mot de paresse me semble ainsi révélatrice de la civilisation du travail qui caractérise notre époque. Après tout, au Moyen Âge, il y avait environ deux cents jours chômés car fériés dans l’archevêché de Cologne ! Les syndicats de fonctionnaires les plus ambitieux n’en espéreraient pas tant aujourd’hui ! Il est vrai que l’on se désintéressait un peu de l’idée de croissance jusqu’à ce que les élites urbaines de la Renaissance s’en emparent et commencent à transformer la physionomie de notre vieille Europe.
Pour en revenir à l’acédie, il se peut qu’elle se manifeste par une torpeur paralysante qui n’est pas sans ressemblance extérieure avec la paresse, mais c’est loin d’être toujours le cas. Elle peut s’accompagner d’une activité de mauvais aloi : l’activisme. Autre différence : l’acédie est une tristesse du présent tandis que la paresse est une tristesse du futur : on craint l’effort à faire. Ce qui a dégradé l’acédie en paresse, c’est justement cette similitude possible, le taedium operandi, le dégoût de l’agir. On passe ainsi du refus de l’agir spirituel (la contemplation, l’exercice de la charité au sens du premier commandement) au refus de l’agir tout court (le travail, exercice de la charité envers soi et envers les autres). Je commencerai par la paresse pour finir par l’acédie.
La paresse
1 La procrastination
La paresse, si j’ose dire, se pare d’un terme à la mode : la procrastination, remettre au lendemain ce que l’on pourrait faire le jour même. C’est une maladie devenue universelle. Et là encore, tous ne sont pas à égalité avec la paresse : elle frappe plus durement les non actifs, ceux qui accordent spontanément plus de valeur à la tranquillité qu’à l’activité. Elle peut revêtir deux formes : ne rien faire – et c’est la flemme –, ou faire autre chose que ce que l’on devrait faire – et c’est la diversion.
Quand on s’aventure à faire le portrait du flemmard, on n’a que l’embarras du choix si l’on est entouré d’adolescents. Mais il y a des adolescents prolongés, avec les profils caractérologiques des apathiques et des amorphes. Parmi ces derniers citons La Fontaine qui écrivit – sans doute en se faisant violence – cette épitaphe : « Jean s’en alla comme il était venu, mangea le fonds avec le revenu, tint les trésors pour chose peu nécessaire. Quant à son temps, bien sut le dispenser : deux parts en fit, dont il soulait (avait l’habitude) de passer l’un à dormir et l’autre à ne rien faire ».
Ne rien faire ! C’est en rester à ses rêveries, à ses petites occupations de tous les jours, à des bavardages, etc. C’est l’oisiveté, l’otium des Anciens, mais meublée de petits riens. L’oisiveté peut même singer la vertu. La Bruyère s’en fait l’écho, car si « c’est par faiblesse que l’on hait un ennemi et que l’on songe à s’en venger, c’est par paresse que l’on s’apaise et que l’on ne se venge pas » (Caractères, Du cœur, 70). On peut s’en lasser tout de même et c’est là qu’elle se manifeste comme vice capital. Ecoutons encore La Bruyère : « L’ennui est entré dans le monde par la paresse. Elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société. Celui qui aime le travail a assez de lui-même » (Caractères, De l’homme, 101). Comme on le voit, il semble que nos deux Jean moralistes du Grand Siècle aient eu des caractères quelque peu opposés ! La paresse peut ainsi dégénérer en occupations néfastes qui poussent au péché : médisance, dépenses inconsidérées, etc. En tout cas, si l’ennui qui naît de la paresse n’est pas tué par ces diversions, il risque de mener, par l’asthénie de la volonté, au désœuvrement, et, de fil en aiguille, au désespoir de l’état dépressif.
L’autre forme de la paresse, c’est la diversion, c'est-à-dire faire autre chose que ce l’on devrait faire au moment voulu. C’est la paresse de l’actif qui ne peut rester en place mais qui recule devant le travail qui lui déplaît et qui constitue son devoir d’état. Il se donne ainsi bonne conscience à bon compte.
C’est aussi la paresse du non actif qui, au contraire, va affronter la tâche qui l’effraie pour s’en débarrasser au plus vite et ne pas avoir à traîner le déplaisir de savoir qu’il faudra quand même la faire un jour, ce qui assombrit son futur proche. Si sa secondarité est accentuée, il procrastinera avec d’autant plus de mauvaise conscience qu’il sera plus perfectionniste : pris en tenaille entre sa paresse et son désir de bien faire...
2 – Dangers
La Bible n’est pas tendre pour le paresseux. « Le paresseux est semblable à une pierre crottée, tout le monde le persifle ; le paresseux est semblable à une poignée d’excréments : quiconque le touche secoue la main » (Sir 22, 1-2). Il est clair que dans une culture de subsistance celui qui renâcle au travail n’a pas sa place dans la communauté : « Le désir du paresseux cause sa mort, car ses mains refusent le travail » (Pr 21, 25) alors qu’est hautement louée la femme « qui ne mange pas le pain de l’oisiveté » (Pr 31, 27). Le prophète Amos stigmatise l’oisiveté des riches : « Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau et les veaux pris à l’étable. Ils braillent au son de la harpe ; comme David, ils inventent des instruments de musique ; ils boivent le vin dans de larges coupes, ils se frottent des meilleures huiles mais ils ne s’affligent pas de la ruine (du royaume) de Joseph ! C’est pourquoi ils seront maintenant déportés. C’en est fait de l’orgie des vautrés ! » (Am 6, 4-7).
Saint Paul, lui aussi, s’en prend aux paresseux qui fuient leur devoir dans les diversions de toute sorte : « Nous n’avons pas eu une vie désordonnée parmi vous, nous ne nous sommes fait donner par personne le pain que nous mangions, mais de nuit comme de jour nous étions au travail, dans le labeur et la fatigue, pour n’être à la charge d’aucun de vous : non pas que nous n’en ayons le pouvoir, mais nous entendions vous proposer en nous un modèle à imiter. Et puis, quand nous étions près de vous, nous vous donnions cette règle : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or nous entendons dire qu’il en est parmi vous qui mènent une vie déréglée, affairés sans rien faire. Ceux-là, nous les invitons et les engageons à travailler dans le calme et à manger le pain qu’ils auront eux-mêmes gagné » (2 Th 3, 7-12). Visiblement saint Paul n’appréciait guère ceux qui imitent la mouche du coche. Propos que n’aurait pas désavoués la protestante méthodiste que fut Margaret Thatcher dans son ambition de remettre au travail l’Angleterre sinistrée au cours des années quatre-vingts ! Car la paresse est un péché contre la charité : en ne faisant pas ce que l’on serait en droit d’attendre de nous, nous péchons contre les autres, contre la communauté à laquelle nous appartenons et aussi contre nous-mêmes puisque nous ne mettons pas en œuvre les dons qui sont les nôtres.
C’est qu’en effet l’oisiveté est bien « la mère de tous les vices », comme le dit la sagesse populaire. Qui ajoute, pour tous ceux qui font profession d’être « affairés sans rien faire », que « pierre qui roule n’amasse pas mousse » : ce fut d’ailleurs le thème d’une de mes premières rédactions d’écolier. L’oisiveté est dangereuse parce qu’elle facilité le mécanisme des tentations. Saint Jérôme, se faisant l’écho de saint Antoine du désert, écrit à Rusticus : « Vis de telle sorte que le démon te trouve toujours occupé » (Lettres, 4). On est d’autant moins sensible aux sollicitations du mal que l’on est davantage occupé au bien, que ce soit le travail ou même des loisirs sains, ceux qui relèvent de la vertu d’eutrapélie dont nous avons vu antérieurement que saint Thomas d’Aquin lui a consacré une question dans la Somme. Des loisirs qui impliquent le corps et l’esprit si possible, comme le sport, ou sinon la culture ou même un hobby, à condition qu’il ne soit pas trop envahissant. Cela suppose, encore une fois, de savoir lever le pied. Sinon l’excès de travail peut provoquer une telle fatigue mentale que l’on n’est plus capable de s’investir dans une activité reposante et alors on sombre dans l’oisiveté par abrutissement d’esprit. Hébétude qui exige des compensations dans l’ordre du concupiscible : et c’est alors que se présentent les tentations propres à la gourmandise, à la luxure, etc.
Cette hébétude d’esprit peut aussi ne pas provenir du surmenage mais juste de la paresse, ou d’une mauvaise hygiène de vie : le manque de sommeil, parfois lié à des soirées prolongées, jointes à l’excès d’alcool ou d’autres substances agissant sur le cerveau, comme la drogue par exemple, abrutissent et rendent perméables aux tentations les plus variées.
3 – Remèdes
Quels sont les remèdes aux tentations liées à l’oisiveté, que celle-ci provienne de la paresse ou du surmenage ? Le principe nous est donné par le conseil de saint Jérôme : que le démon nous trouve toujours occupés. Pour anticiper sur l’acédie, je dirais que c’est l’acte anagogique conseillé par saint Jean de la Croix : ne pas se situer sur le terrain où nous sommes vulnérables, à cause de notre nature blessée, mais se hausser à un niveau tel que ses morsures ne se referment plus que sur du vide : se situer en Dieu ou, plus prosaïquement dans notre cas, se réfugier dans l’action, équilibrée, mobilisant intellect, volonté, sensibilité et corporéité. Ainsi nous ne serons même plus sensibles aux sollicitations du démon.
Il faut aussi lutter contre la paresse qui peut nous mener à l’oisiveté. Pour cela, se donner des objectifs raisonnables, qui ne risquent pas de nous décourager. Pour les non actifs – je les connais bien car j’en suis –, organiser intelligemment son travail. Car si ce qui coûte le plus est de se mettre au travail, il faut minimiser ce désagrément et pour cela éviter de hacher son temps. Si on a un travail long à faire, tâchons de lui réserver un temps suffisant, d’une seule traite, pour ne pas avoir à se remettre au travail plusieurs fois de suite. C’est souvent le premier pas qui coûte le plus ; ensuite les choses s’enchaînent sans trop de heurts. Du coup, il faut attribuer aux moments plus brefs des tâches qui exigent moins de temps : il faut proportionner la tâche au temps dont on dispose. Plutôt que d’enfiler dans une journée d’un seul tenant plusieurs tâches dont chacune coûte au moins le premier pas et fractionner une tâche longue dans des espaces de temps courts.
Il faut aussi lutter contre la procrastination, tout simplement pour se libérer de la charge anxiogène de la tâche indéfiniment repoussée au lendemain et qui finit par assombrir le futur tout en gâchant le présent par la mauvaise conscience qu’elle génère. Plus on vite on s’en débarrasse, plus tôt on a l’esprit libre, se dit le non actif rationnel et quelque peu perfectionniste, qui n’aime pas bâcler les choses et pour qui tout travail à faire est un fauve à dompter.
Il faut lutter aussi contre les diversions en se ménageant des moments de détente et en les planifiant. C’est ainsi que l’on peut persévérer sans s’épuiser ni se décourager. Enfin, il faut être attentif à son rythme : sommeil, alimentation, plages de travail. Pour moi, bien travailler par exemple suppose avoir le ventre (relativement) vide... Pour un autre, peut-être pas...
II – L’acédie
1 – Le « démon de midi »
Après avoir lutté contre ma propre paresse pour pouvoir vous en parler de manière un peu structurée, j’en viens maintenant à l’acédie, c'est-à-dire à cette paresse qui s’applique à notre relation au divin. L’acédie, que les Pères du désert appelaient joliment du nom de « démon de midi », est en fait un assoupissement de l’âme pouvant se produire par tout climat et toute heure du jour ou de la nuit. C’est un vice qui menace celui qui a résolument mis ses pas à la suite du Christ vers la Jérusalem céleste, le lieu de notre vrai repos, qui est aussi celui de notre véritable activité, si l’on en croit saint Grégoire de Nysse qui affirme qu’au ciel nous irons « de commencement en commencement par des commencements qui n’ont pas de fin » (8 e homélie sur le Cantique)
Le Catéchisme de l’Église catholique nous en livre une description : « Une autre tentation, à laquelle la présomption ouvre la porte, est l’acédie. Les Pères spirituels entendent par là une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. "L’esprit est ardent, mais la chair est faible" (Mt 26, 41). Plus on tombe de haut, plus on se fait mal. Le découragement, douloureux, est l’envers de la présomption. Qui est humble ne s’étonne pas de sa misère, elle le porte à plus de confiance, à tenir ferme dans la constance » (CEC 2733).
Le même Catéchisme en précise la nature et par là aussi la gravité : « L’acédie, ou paresse spirituelle, va jusqu’à refuser la joie qui vient de Dieu et à prendre en horreur le bien divin » (CEC 2094). C’est l’écho de l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, qui lui-même résume la tradition des Pères : « L’acédie est la tristesse que nous inspire le bien spirituel en tant qu’il est le bien divin. Aussi, en raison de son genre, l’acédie est un péché mortel » (Somme de théologie II-II, 35, 3), véniel lorsque la raison la combat et refuse de consentir à la tentation qu’elle constitue. On pourrait dire qu’avec l’orgueil, l’acédie est le péché le plus antithéologal de toute la série puisqu’il s’attaque à la charité, en son premier commandement : ce n’est pas se détourner du bien suprême par fascination pour des biens secondaires, de l’esprit ou du corps, mais c’est prendre en dégoût le bien suprême en tant que tel. Lorsque l’acédie s’en prend à une âme déjà avancée, c'est-à-dire déjà renoncée, elle provoque un état proche de la dépression : puisque l’on n’est plus attiré par les choses d’en bas, auxquelles on a tourné le dos, et que soudain celles d’en haut nous répugnent, l’âme est comme suspendue, paralysée, plongée dans une torpeur désespérante.
C’est ce que décrit saint Thomas d’Aquin, se faisant encore une fois l’interprète des Pères : « L’acédie, selon saint Jean Damascène (De fide orthodoxa II, 14), est une tristesse accablante qui produit dans l’esprit de l’homme une dépression telle qu’il n’a plus envie de rien faire (...). Et c’est pourquoi l’acédie implique un certain dégoût de l’action (...). Bref, c’est une torpeur de l’esprit qui ne peut entreprendre le bien » (Somme de théologie II-II, 35, 1).
Les conséquences de l’acédie sont un peu semblables à celles de la paresse : fuite devant le devoir, diversion pour meubler le vide. Saint Thomas d’Aquin l’explique bien, partant de l’eudémonisme d’Aristote : « Personne ne peut rester longtemps sans plaisir, en compagnie de la tristesse ». « C’est pourquoi la tristesse a nécessairement deux résultats ; elle conduit l’homme à s’écarter de ce qui l’attriste [le bien divin et les moyens d’y parvenir] ; et elle le fait passer à d’autres activités où il trouve son plaisir » (Somme de théologie II-II, 35, 4 ad 2). Ne pouvant plus goûter les joies spirituelles, on a tendance à retomber en cherchant à nouveau les joies corporelles. Mouvement de diversion où se retrouvent les conséquences de l’acédie telles que décrites par saint Grégoire le Grand (Moralia XXXI, 45) : « malice, rancune, pusillanimité, désespoir, torpeur vis-àvis des préceptes, vagabondage de l’esprit autour des choses défendues ».
Ecoutons à nouveau saint Thomas d’Aquin nous en expliquer l’enchaînement : « Dans ce mouvement de fuite par rapport à la tristesse, se remarque le processus suivant : d'abord, l'homme fuit les choses qui l'attristent ; ensuite il combat ce qui lui apporte de la tristesse. Or, les biens spirituels dont l'acédie s'attriste sont la fin et les moyens qui regardent la fin. On fuit la fin par le désespoir. On fuit les biens ordonnés à la fin, s'il s'agit de biens difficiles appartenant à la voie des conseils, par la pusillanimité ; s'il s'agit de biens qui relèvent de la justice commune, on les fuit par la torpeur à l'égard des préceptes. Le combat contre les biens spirituels attristants est parfois mené contre les hommes qui les proposent, et c'est alors la rancune ; parfois le combat s'étend aux biens spirituels eux-mêmes, ce qui conduit à les détester, et c'est alors la malice proprement dite. Enfin, lorsqu'en raison de la tristesse causée par les biens spirituels, on se porte vers les choses extérieures qui procurent du plaisir, la fille de l'acédie est alors l'évasion vers les choses défendues » (Somme de théologie II-II, 35, 4 ad 2).
L’acédie interfère avec les étapes du sevrage de la vie spirituelle : lorsque, comme on l’a vu avec l’avarice spirituelle, on est sevré des consolations de Dieu pour entrer plus avant dans la nuée, en toute nudité d’esprit, le bien divin recherché n’a plus la saveur d’antan ; il nous déçoit, et dès lors on est tenté de revenir en arrière : lorsque la lumière du soleil pâlit et s’éteint, la nuit, la clarté des étoiles se remet à luire alors que de jour elle est invisible. Pour la Bible, la clarté – nocturne – de la lune et des étoiles est celle de « l’armée des cieux », c'est-à-dire celle des idoles. L’épreuve de la nuit des sens et de la nuit de l’esprit, si bien décrite par saint Jean de la Croix dans La Montée du Carmel et La Nuit obscure rend l’âme vulnérable aux prises de l’acédie, avec le danger de retourner en arrière, à nouveau séduit par ces idoles dont on s’était défait tant que l’on était saisi par l’expérience de Dieu. Dieu se dérobant, comme l’époux du Cantique, l’âme est décontenancée, se heurtant aux créatures. Elle plonge dans l’agitation, s’interroge sur le bien-fondé de son engagement à la suite du Seigneur, remet en cause sa vocation, voire sa foi. Pensons à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus pour qui « le beau ciel », pendant les deux dernières années de sa vie, ne fut plus que des ténèbres épaisses.
Dans cet état de désolation, d’incertitude, de remise en cause, la tentation est celle du changement : se dire que l’on a fait fausse route, qu’il faut changer de lieu. Les Pères du désert avaient bien identifié cette tentation. Le démon de midi pousse le moine à quitter sa cellule, à changer de monastère, à voir ailleurs s’il ne serait pas mieux pour vivre sa vocation : le changement extérieur comme substitut au changement intérieur auquel on ne consent pas encore. Pour d’autres, ce sera la fuite dans l’activisme : on se donne bonne conscience en multipliant les actions, même bonnes, pour fuir Dieu et pour se fuir en train de le fuir. Pour d’autres encore, parfois les mêmes un peu plus tard, c’est la prostration, l’état dépressif, l’incapacité de faire la moindre chose, le désespoir dont parlait saint Grégoire. Vous voyez que cela n’a de ressemblance qu’apparente avec la paresse !
2 – Remèdes
Voyons maintenant quels sont les remèdes à l’acédie, tentation qui ne menace pas que les moines parvenus aux plus hauts sommets de la contemplation mais tout baptisé qui s’est mis un peu sérieusement en marche à la suite de son Seigneur.
Il faut se rappeler tout d’abord que l’acédie – comme telle, c'est-à-dire comme péché capital – n’est pas tant un non pouvoir qu’un non vouloir. Il faut se faire violence et persévérer dans sa recherche de Dieu, d’observation de ses commandements, dans ses engagements. On ne change pas de spiritualité ou de religion juste parce que notre goût s’affadit. Saint Ignace de Loyola, dans ses Exercices spirituels, donne un aperçu de l’acédie quand il traite de la désolation spirituelle : « Les ténèbres et le trouble de l'âme, l'inclination aux choses basses et terrestres, les diverses agitations et tentations qui la portent à la défiance, et la laissent sans espérance et sans amour, triste, tiède, paresseuse, et comme séparée de son Créateur et Seigneur » (ES 317). Et il donne une règle de bon sens lorsque l’on traverse de telles désolations : « Il importe, au temps de la désolation, de ne faire aucun changement, mais de demeurer ferme et constant dans ses résolutions, et dans la détermination où l'on était avant la désolation, ou au temps même de la consolation » (ES 318). Ainsi que des conseils avisés : « Quoique nous ne devions jamais changer nos résolutions au temps de la désolation, il est cependant très utile de nous changer courageusement nous-mêmes, je veux dire notre manière d'agir, et de la diriger tout entière contre les attaques de la désolation. Ainsi, il convient de donner plus de temps à la prière, de méditer avec plus d'attention, d'examiner plus sérieusement notre conscience, et de nous adonner davantage aux exercices convenables de pénitence » (ES 319).
Car la désolation n’est pas seulement sevrage spirituelle sur une voie ascensionnelle ou remède à la vaine gloire ; elle peut avoir son origine précisément dans l’acédie : la première raison pour laquelle nous pouvons être désolés, c’est que « notre tiédeur, notre paresse, notre négligence dans nos exercices de piété, éloignent de nous la consolation spirituelle » (ES 322), dit saint Ignace. La réalité est souvent très prosaïque : nous cédons tout simplement à l’acédie par paresse spirituelle : nous ne sommes pas capables de consacrer à Dieu cinq minutes de notre temps en oraison silencieuse, nous renâclons devant le chapelet, nous manquons notre prière du matin et du soir pas loin de trente fois par mois... On oublie que l’eucharistie est « la source et le sommet de la vie chrétienne » (Lumen gentium 11) et lorsqu’il nous arrive de demander « notre pain quotidien » dans le Notre Père, on omet d’y voir celui que nous offre précisément la communion eucharistique, à la messe... Notre vie spirituelle est souvent bien pauvre, et par notre propre faute. Si nous ne faisons jamais de retraite spirituelle, comment pourrons-nous découvrir notre vocation ? Comment pourrons-nous nous laisser saisir par le Christ, par la beauté de Dieu ?
Tout est là : il faut retrouver le goût de Dieu. Souvent Dieu n’est pour nous qu’une abstraction, un mot de quatre lettres, bien loin d’être fascinant. Bien sûr, nous avons des excuses : « Dieu, personne ne l’a jamais vu », dit à trois reprises saint Jean (Jn 1, 18 ; 1 Jn 4, 12.20). Pourtant le même saint Jean nous dit qu’il s’est montré et s’est approché de nous dans l’humanité de son Fils. Dieu est accessible par sa Parole, et par sa Parole faite chair, le Verbe incarné, le Christ. Sainte Thérèse de Jésus, lorsqu’on lui parlait de l’inaccessibilité de Dieu, répondait en montrant un crucifix. Le saint curé d’Ars ne faisait pas autrement, en désignant le tabernacle et en répétant doucement : « il est là, il est là... ». Le renouveau de l’adoration eucharistique nous facilite cet accès à Dieu en Jésus-Christ. Il faut fixer son regard sur le Seigneur, nous nourrir de sa Parole, qui fixe ses traits, qui sont de justice et de miséricorde. Il acquerra alors un visage, il ne sera plus une abstraction, il pourra nous fasciner, nous arracher à notre égocentrisme, nous permettant d’opérer une véritable « révolution copernicienne ». De même que Copernic découvrit que c’était la terre qui tournait autour du soleil et non le soleil autour de la terre, il faut que nous renoncions à être au centre du monde, que nous acceptions de nous décentrer, de nous mettre en orbite autour du véritable centre de toutes choses qu’est Dieu. Si chacun d’ailleurs travaille ainsi à se reconnaître en orbite autour de Dieu et non au centre, cela évitera en outre bien des collisions d’ego, cela déracinera bien d’autres vices capitaux, comme l’envie et l’orgueil, tous au fond issus de la boursouflure du moi.
(Paroisse Saint-Eugène - Sainte-Cécile)
Versets Bibliques sur la Paresse
Pr 6,6-11 Va vers la fourmi, paresseux ! Observe son comportement et deviens sage : elle n'a ni chef, ni inspecteur, ni supérieur; en été elle prépare sa nourriture, pendant la moisson elle récolte de quoi manger. Paresseux, jusqu'à quand resteras-tu couché? Quand te lèveras-tu de ton sommeil? Tu veux somnoler un peu, te reposer encore, juste croiser les mains pour dormir? Voilà que la pauvreté te surprend comme un rôdeur, et la misère comme un homme armé.
Pr 19,15 La paresse fait tomber dans l'assoupissement, Et l'âme nonchalante éprouve la faim.
Pr 19,24 Le paresseux plonge sa main dans le plat, Et il ne la ramène pas à sa bouche.
Pr 20,4 A cause du froid, le paresseux ne laboure pas; A la moisson, il voudrait récolter, mais il n'y a rien.
Pr 20,13 N'aime pas le sommeil, de peur que tu ne deviennes pauvre; Ouvre les yeux, tu seras rassasié de pain.
Pr 21,25 Les désirs du paresseux le tuent, Parce que ses mains refusent de travailler.